On peut / on peut pas

Aller chez Ikea, on peut. 

Retourner bosser, avec ou sans protection, prendre le bus pour aller au boulot, se retrouver par centaines dans un centre commercial, on peut.

Rassembler les familles pour enterrer dignement sa grand-mère : on peut pas.


Aller au théâtre ou à un concert, organiser un débat, manifester dans l’espace public : on peut pas.

Il y a encore un mois, beaucoup d’entre nous acceptaient des limitations très importantes à nos droits les plus fondamentaux (qu’y a-t-il de plus essentiel à notre humanité que la possibilité de se réunir autour d’un proche décédé ?) pour deux raisons : il y avait l’autorité des experts sanitaires et l’urgence toute provisoire d’un moment qui ne durerait pas.

Mais ces deux raisons s’effacent, et on commence à apercevoir ce que sera le « nouveau monde ». L’union sacrée contre le virus reflue, et l'ancienne épidémie, celle d’un monde au service du profit et des puissants, retrouve toute sa violence !

Quelques exemples : face à l’énorme vague de faillites et de licenciements qui s’annonce, nous demandons que tout soit fait pour sauver le plus possible d’emplois. Les infirmières, les caissières, le personnel du nettoyage qu’on a applaudi durant des semaines ne doivent pas se retrouver au chômage ! Il y a des solutions, à commencer par le partage du travail et le retour à des possibilités de départ anticipé pour les aînés. En face, les lobbies patronaux demandent l’inverse : nous forcer à travailler plus (et à gagner moins), supprimer des congés, rendre plus faciles les licenciements…

Autre exemple : la crise a rendu évidente l’importance de la Sécu, des soins aux personnes âgées, des services publics (les éboueurs n’ont pas télétravaillé…). On a vu que les personnels les plus essentiels (très souvent des femmes) étaient aussi les plus mal payés (page 7). Nous demandons donc de renforcer, de façon très importante, les services publics et la protection sociale – et d’enfin faire contribuer les très riches à leur financement. En face, toute honte bue, patrons et libéraux demandent de diminuer ces moyens – et qu'on leur offre de nouveaux cadeaux fiscaux !

En deux mois de crise (de mi-mars à mi-mai), des centaines de millions de personnes ont perdu leur emploi dans le monde, près d’un million de Belges sont passés par le chômage temporaire ; mais les 600 plus riches étatsuniens ont gagné chacun, à la faveur de la crise, plus de 10 millions d’euros par jour. Une infirmière belge devrait travailler 2.000 ans pour gagner ce que Jeff Bezos a empoché chaque jour grâce à la crise !!

Bref, une fois la première bataille contre le Covid-19 gagnée, une vérité simple réapparaît : il y a les intérêts et les besoins vitaux de celles et ceux qui doivent travailler pour vivre. Et les intérêts de ceux qui vivent de leurs rentes et du travail d’autrui. Le plus souvent, ces intérêts sont différents et opposés.

Voulons-nous nous défendre ? Défendre nos droits, nos aspirations, nos enfants ? Ou bien accepterons-nous, comme en 2008-2010, que ceux qui font leur profit sur nos vies et sur nos droits se servent de la crise pour nous écraser davantage ?

Pour la CNE et la CSC, qui appellent à un large front social, écologique et démocratique (lire l'appel sur gresea.be), la réponse est claire. De la façon dont nous allons voir, juger et agir dans les six prochains mois dépend le sort de toute une génération.
Mais il faut être clair : si nous voulons que nos vies comptent plus que leurs profits, il ne suffira pas de le demander gentiment, ou d’écrire des cartes blanches ou des lettres à Saint Nicolas.

Pour voir et juger correctement, nous avons besoin d’artistes, de culture, de débats. Pour défendre les gens contre le pouvoir de l’argent, nous avons besoin de nous rassembler pour échanger et débattre, comprendre et juger ensemble, et agir, manifester, nous faire entendre, faire grève au besoin.

En ces derniers jours de mai et premiers jours de juin, nous voici dans un monde où tout est déconfiné, sauf nos droits, sauf la culture et les possibilités d’être et d’agir ensemble. Ces lieux et ces droits, nous demandons aux gouvernements de les rouvrir sans délai. Et sinon nous n’aurons pas d’autre choix que de les reprendre calmement mais fermement.


Felipe Van Keirsbilck
Secrétaire général

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