Actualité
30/07/2026
Dans De Tijd, le ministre de l’Emploi prend des vessies pour des lanternes
Les déclarations de David Clarinval dans De Tijd ce week-end donnent le sentiment d’un ministre qui confond préjugés et réalités du monde du travail. À l’entendre, toute critique de ses réformes relèverait de l’archaïsme syndical, de la résistance au changement, voire de quelques sombres manœuvres politiques. C’est là une manière commode d’éviter de répondre aux questions de fond.
Car les inquiétudes suscitées par l’annualisation du temps de travail ne sont ni idéologiques ni fantasmées. Elles concernent des réalités très concrètes : la prévisibilité des horaires, l’organisation de la vie familiale, la rémunération des heures supplémentaires et, in fine, le revenu des travailleurs. Balayer ces préoccupations d’un revers de la main en expliquant que les syndicats « font peur aux gens » témoigne d’un manque d’écoute préoccupant et, disons-le, d’un certain mépris pour celles et ceux qui vivent de leur travail.
Le plus étonnant demeure cette croyance dans les vertus de la flexibilité, présentée comme une solution miracle à tous les maux économiques. Comme si un surcroit de flexibilité devait mécaniquement générer un surplus d’emplois, davantage de bien-être et des mannes de prospérité. Or, l’histoire économique s’avère un peu plus complexe que ces slogans. À titre d’exemple, des pays qui ont fortement flexibilisé leur marché du travail, comme le Royaume-Uni, ont vu se développer la précarité, l’insécurité professionnelle et le phénomène des travailleurs pauvres.
Là-bas, à la suite de l’annualisation du temps de travail, c’est un travailleur sur huit qui travaille dans un emploi qualifié « d’instable ». L’essentiel de ces jobs sont localisés dans les secteurs les moins rémunérateurs du marché de l’emploi. Les travailleurs dont le temps de travail a été annualisé ont perdu la moitié des heures supplémentaires rémunérées qu’ils effectuaient auparavant. (David N.F. Bell and Robert A. Hart, Annualised Hours Contracts: The Way Forward in Labour Market Flexibility?, Cambridge University Press: 26 March 2020).
L’Allemagne elle-même, souvent citée en modèle, connait un débat vif sur les conséquences des réformes qui ont favorisé l’essor d’emplois faiblement rémunérés et de carrières morcelées. Oui, de l’emploi a été créé. Mais non, la flexibilité n’a pas résolu à elle seule les problèmes sociaux et économiques. Prétendre le contraire revient à prendre ses désirs pour des réalités.
Flexibiliser et précariser l’emploi, c’est enlever à celui-ci une de ses caractéristiques-clés : celle de pouvoir sortir de la dépendance du mois par mois, porter des projets, se loger, disposer d’une vie en-dehors du travail…
Autre raccourci : l’idée selon laquelle les difficultés budgétaires de la Belgique découleraient essentiellement d’un excès de dépenses. Là encore, le raisonnement est séduisant par sa simplicité, mais il bute sur la réalité. Les besoins de financement liés aux pensions, aux soins de santé, aux infrastructures ou à la transition climatique sont authentiques. Mais le débat budgétaire ne se résume pas à ce que l’État dépense, il concerne aussi ce qu’il choisit, ou non, de percevoir comme recettes.
Enfin, David Clarinval oppose protection sociale et performance économique, comme si l’une empêchait l’autre. C’est un faux débat. Une économie forte repose sur des travailleurs qualifiés, en bonne santé, correctement rémunérés et capables de se projeter dans l’avenir. La compétitivité ne se construit pas uniquement sur la compression des salaires et la flexibilisation du travail. Elle dépend aussi de l’investissement dans les compétences, la recherche, l’innovation, les infrastructures et la cohésion sociale.
La question est de savoir au bénéfice de qui l’on réforme. Pour David Clarinval, la réponse semble systématiquement passer par davantage de flexibilité pour les travailleurs. Pour les syndicats, une réforme réussie passerait d’abord par une amélioration de la qualité de l’emploi, un renforcement de la sécurité des parcours professionnels et une répartition plus équitable des efforts.
La CSC s’est livrée, avec d’autres organisations syndicales, à cet exercice de chiffrage de mesures alternatives qui permettraient d’équilibrer le budget fédéral en répartissant la charge de l’efforts entre les acteurs du monde du travail. Un autre assainissement est tout à fait possible ! Vous pourrez trouver le détail sur www.lacsc.be/alternatives
Même au cœur de l’été, la mission de la CSC est et reste de protéger celles et ceux qui travaillent, qui ambitionnent de vivre de leur travail, et de veiller à ce que les débats budgétaires à venir permettent d’investir, enfin, à la hauteur des enjeux climatiques, sociaux et économiques actuels.
Marie-Hélène Ska
Secrétaire générale de la CSC
