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La crise dans les Hautes Fagnes révèle cruellement le manque d’investissements dans nos services publics

©Shutterstock/Adam Avant

Depuis plusieurs jours, un incendie d’une ampleur exceptionnelle frappe les Hautes Fagnes et mobilise d’importants moyens humains et matériels. Une situation de crise qui met à rude épreuve notre dispositif de sécurité civile et qui pose, au-delà de l’urgence immédiate, la question des moyens dont disposent réellement les services publics pour faire face à des événements majeurs qui s’inscrivent dans la durée.

Stéphane Deldicque, vice-président de la CSC Services publics, réagit.

La situation dans les Hautes Fagnes est exceptionnelle. Peut-on réellement reprocher aux autorités de ne pas avoir anticipé un incendie d’une telle ampleur ?

Un incendie reste, par nature, imprévisible. Personne ne peut sérieusement prétendre prévoir quand et où un tel événement va se produire, ni quelle ampleur il va prendre.
Ce qui est par contre prévisible, planifiable et relève pleinement de la responsabilité politique, ce sont les moyens humains et matériels que l’on décide d’octroyer aux services publics chargés de faire face à ce type de crise.

Et ce que nous vivons aujourd’hui dans les Hautes Fagnes met précisément ces moyens à rude épreuve. 

Le ministre de l’Intérieur estime pourtant que la solidarité entre les différents services permet de faire face à la situation.

C’est justement là que sa réponse est particulièrement éclairante. 
Lorsqu’on lui demande si notre pays dispose de moyens suffisants pour faire face à une crise de cette ampleur, le ministre se garde bien de répondre clairement par l’affirmative. Il insiste plutôt sur la nécessité de pouvoir compter sur la solidarité entre les services.
Bien entendu que cette solidarité est indispensable. Elle existe et nous devons d’ailleurs saluer l’engagement extraordinaire de toutes celles et ceux qui, depuis plusieurs jours, travaillent sans relâche sur le terrain.
Mais la solidarité entre services ne peut pas devenir un modèle structurel destiné à compenser le manque de moyens de chacun d’entre eux.


Vous pointez particulièrement la situation de la Protection civile ?

Oui. Il faut rappeler que la Protection civile a été très largement restructurée il y a quelques années, sous le gouvernement dit de la Suédoise, avec notamment la réduction à deux unités opérationnelles pour l’ensemble du territoire.
Une partie des moyens et des missions a été transférée vers les zones de secours.
Mais dans le même temps, ces zones de secours sont elles-mêmes confrontées à des difficultés importantes en matière d’effectifs, de financement et d’investissements.
On arrive donc aujourd’hui à une situation paradoxale : on demande à des services qui manquent déjà de personnel et de moyens de venir compenser les insuffisances d’autres services publics.
Cela peut évidemment se concevoir ponctuellement lors d’une crise aiguë. Cela ne peut pas devenir le fonctionnement normal de notre système de sécurité civile.

La mobilisation d’autres services publics vous interpelle également ?

Oui. Nous voyons aujourd’hui intervenir des moyens provenant de multiples services, jusqu’à la police fédérale et ses arroseuses par exemple.
Que tous les services disponibles se mobilisent lorsqu’une situation exceptionnelle l’exige est évidemment positif. Mais l’utilisation de tels moyens ne doit pas nous empêcher de poser une question fondamentale :
disposons-nous encore, au sein des services dont c’est précisément la mission, des capacités suffisantes pour affronter durablement une crise de cette ampleur ?
La mission première de la police fédérale n’est évidemment pas de lutter contre des incendies de forêt.

La Belgique a également bénéficié de la solidarité européenne. Est-ce un signe positif ?

Absolument, et nous nous en félicitons.
La solidarité européenne prend tout son sens face à des événements exceptionnels dépassant temporairement les capacités nationales. Mais elle ne peut pas davantage devenir le substitut à des investissements suffisants dans nos propres capacités d’intervention.
C’est précisément lors des crises que l’on mesure la solidité des investissements réalisés dans les services publics.
Et ces investissements ne sont pas réalisés uniquement au bénéfice des travailleurs des services publics. Ils le sont avant tout au bénéfice de la sécurité de la population.
À titre d’exemple, est-il normal qu’en matière de coordination, comme l’ont expliqué les professionnels actuellement sur le terrain, ceux-ci doivent se débrouiller avec des groupes WhatsApp afin de pouvoir faire appel, notamment, à des renforts ?
Cela ne témoigne évidemment pas d’un quelconque amateurisme de la part des professionnels de terrain. Bien au contraire : grâce à leur créativité, leur engagement et leur solidarité, ils parviennent à trouver des solutions et à pallier les difficultés auxquelles ils sont confrontés.
Mais cette situation témoigne d’un manque criant d’investissements dans les outils et les moyens de coordination nécessaires à la gestion de crises de cette ampleur. Et, une nouvelle fois, ce sont finalement les femmes et les hommes présents sur le terrain qui doivent, par leur débrouillardise et leur engagement, suppléer eux-mêmes ces carences.

Quelle est aujourd’hui la principale inquiétude de la CSC Services publics ?

Notre première préoccupation va aux femmes et aux hommes mobilisés sur le terrain.
Depuis plusieurs jours, des pompiers, des agents de la Protection civile, des policiers et de nombreux autres travailleurs se relaient dans des conditions extrêmement difficiles.
Lorsque les effectifs sont insuffisants et qu’une crise s’inscrit dans la durée, la conséquence est inévitable : la fatigue s’accumule, les rotations deviennent plus difficiles et la pression sur les travailleurs augmente considérablement.
Nous voulons donc leur rendre hommage, mais nous refusons que leur engagement, leur professionnalisme et leur solidarité servent à masquer les carences structurelles du système.

Vous mettez donc directement en cause les choix politiques opérés ces dernières années ?

Oui. Il faut arrêter l’hypocrisie.
Le manque d’investissements n’est pas une découverte liée aux incendies actuels. Il est connu depuis des années. Les trajectoires budgétaires et les moyens consacrés aux services concernés sont connus. Les remerciements politiques que l’on voit émerger ne masquent absolument pas une bien triste réalité.
On ne peut donc pas, lorsqu’une crise éclate, simplement invoquer la solidarité entre services et considérer que le problème est réglé.

La solidarité ne remplacera jamais une politique d’investissement. Et on ne peut pas davantage demander continuellement aux communes, aux zones de secours, à la police fédérale ou aux polices locales de suppléer les carences d’une politique qui ne donne plus aux services fédéraux les moyens nécessaires pour remplir pleinement leurs missions.

Pour la CSC Services publics, la crise que nous traversons doit donc servir d’un nouvel avertissement.
Un service public suffisamment financé n’est pas une dépense superflue. C’est une assurance collective.
Quand tout va bien, certains considèrent qu’on peut encore réduire les moyens. Quand survient une crise majeure, chacun redécouvre brutalement pourquoi ces moyens étaient indispensables.
Et derrière cette question budgétaire, il y a finalement une question très simple : quel niveau de protection voulons-nous garantir aux citoyens lorsque notre pays est confronté à une crise majeure ?