01/03/2022
Tu seras un homme…
Je suis un homme : puis-je être féministe ? La réponse semble évidente : oui. Personne n’a envie de passer pour un machiste… Mais est-ce si simple ? Affirmer « je suis féministe », c’est pour l’image ? Ou c’est un engagement pour de bon ?
J’ai grandi et je vis dans une société pleine d’injustices faites aux femmes… et disons-le tout net : j’y trouve plein d’avantages bien concrets. Quand un homme et une femme se mettent en ménage, le premier gagne toutes les heures que la seconde y perdra : courses, cuisine, rangements, charge mentale et compagnie : dieu que c’est agréable d’être un homme dans un couple hétéro ! Au boulot, on peut protester contre le « plafond de verre » qui prive bien des femmes de promotions et de jobs à responsabilités… Mais si j’y réfléchis : ces fonctions si enviées, il n’y en a pas mille. Si elles étaient mieux partagées, il y en aurait moins pour nous… Du coup, si j’ai un chouette boulot, est-ce que je ne devrais pas, en cachette, remercier ce fameux plafond de verre ? Et quand il faut prendre la parole dans une réunion, on sait que les femmes hésitent davantage à parler : elles se croient souvent moins compétentes qu’elles ne le sont. Pour bien des hommes – comme moi – c’est l’inverse. Et ça tombe bien : c’est assez agréable, de tenir le crachoir. Si les femmes se sentaient aussi à l’aise et autorisées que nous, ça nous ferait un peu moins de temps de parole… Là encore, merci l’inégalité !
Vous m’avez compris : dans bien des domaines, le jeu de l’inégalité est (apparemment) un jeu à somme nulle : ce que l’une perd, l’autre le gagne. Du sort de quelques causes lointaines, je peux choisir de me préoccuper – ou pas. Mais de l’oppression des femmes, je ne suis pas un « spectateur » : je suis dans ce système de la tête aux pieds ! Alors, franchement, pourquoi serais-je féministe, au risque de perdre ces avantages ? Je ne vois que deux raisons possibles : la première serait que la perte de ces bénéfices puisse nous apporter un bien supérieur. Une relation de respect et d’égalité avec les femmes et les collègues que je côtoie… Un monde où les qualités réelles des personnes comptent plus que les poils au menton, ce serait sans doute un monde moins con ? La seconde raison est plus simple et plus forte : comme homme, j’ai sans doute intérêt à être féministe… parce que les femmes autour de moi ne comptent plus se laisser faire ! Qu’elles mèneront leur bataille sur tous les fronts : au boulot et à la maison, dans l’espace public… et au syndicat ! Et que, jour après jour et génération après génération, elles gagneront – et nous pouvons gagner ensemble. C’est une raison assez simple, mais pas si bête, d’être un homme féministe : les femmes autour de moi ne m’en laisseront pas le choix.
Alors, être un homme féministe, peut-être… mais comment ? Je n’en sais rien. Pour savoir quels combats mener, avec qui, quand et comment, il eût fallu que je sois née femme, que j’aie vécu et souffert de ce qu’elles vivent. Je sais une chose : il y a une très mauvaise façon d’être un homme « féministe ». C’est de s’imposer dans les débats ou dans les combats, avec tous les avantages que me confère le patriarcat (assurance, habitude de parler ou de commander, dispense de la charge mentale du quotidien…). Les femmes – croyez-les bien – ont besoin d’alliés, pas de conseillers subtils ni de chevaliers servants. Comme homme, je peux d’abord éviter de nuire, de tirer parti du système ; puis je peux écouter ce que ma femme, mes filles, mes voisines, mes collègues me disent de leur marche vers l’égalité. Les aider quand elles le demandent, avec un peu d’humilité… après 30 siècles de mâle assurance, ça me changera un peu… Allié loyal mais modeste des femmes en lutte pour l’égalité, je serai, comme des milliers d’entre elles et comme beaucoup d’hommes, engrève ce 8 mars. Dans leur manif, mais pas à la tribune.
Felipe Van Keirsbilck,
secrétaire générale.
La CNE est un syndicat féministe, mais cet édito est réservé aux hommes. Merci.
