Un autre monde pour l’après ?



La phase de confinement strict que nous venons de vivre a vu pleuvoir textes, chroniques et analyses sur l’après-coronavirus. Ce que nous apprend le début du déconfinement, c’est qu’il y aura d’abord et avant tout un pendant. Un pendant qui sera sans doute long et qui comporte plein d’enjeux : comment assurer de bonnes conditions de travail ? Comment concilier vie professionnelle et vie familiale ? Quelles activités peuvent recommencer en premier ? Si la CNE est à vos côtés pour tenter de répondre à toutes ces questions, elle n’a pas non plus résisté à la propagation du virus qui tente d'esquisser le monde d’après. Voilà déjà quelques pistes de réflexion. 

 

Le monde ne va pas soudainement changer en un claquement de doigts. C’est sans doute une des grandes leçons de la crise de 2008 : ne plus croire que certains évènements amèneraient “ naturellement ” à la chute du capitalisme. A l’époque, beaucoup d'entre nous ont sans doute fait l’erreur de croire que la finance et son monde, pris en flagrant délit, seraient désormais mis au pas. De même que le rôle du système économique serait d’abord de répondre à nos besoins plutôt qu’à la soif des actionnaires. Il n’en a rien été. S’il y a bien une erreur à ne pas répéter, c’est donc celle-là : penser que la crise du coronavirus a tellement mis sous tension le système économique actuel qu’il se transformera naturellement. Il n’y a pas de nouveaux droits acquis, de transformations sociétales ou écologiques sans lutte et sans mobilisation.  

Eviter le pire 


Dans le monde d’après, si tant est qu’on puisse dresser une frontière limpide entre l’avant et l’après-corona, il y a un scénario du pire. Ce scénario, c’est la montée encore plus fulgurante de l’extrême-droite, en Flandre, en Belgique, en Europe et ailleurs. En effet, si selon nous, cette épidémie et sa réponse mettent en évidence une série d’éléments sur lesquels on peut rebondir pour mettre en avant le projet social de la CNE (voir ci-dessous), il ne faut pas être naïf et penser qu'on est les seuls à le faire. D’autres le font aussi en imposant une autre lecture. En jetant un œil sur la page Facebook du Vlaams Belang, on comprend vite leur objectif: l’échec de la globalisation alimente le discours anti-migrant et le refus d’ouverture des frontières ; la mise sous tension de notre système de soins de santé donne la priorité à “ nos gens ” d’abord etc.  

Un autre scénario à redouter est celui où le politique prend pour seul responsable de la crise, un facteur externe, la faute au pangolin, et n’en tire aucune conclusion sur le fonctionnement de notre système économique. On se retrouverait alors fortement mis sous pression pour un retour à la normale, le “ business as usual ” en connaissant ses conséquences : des inégalités croissantes, une augmentation de personnes en situation de précarité fragilisées par la crise, de mauvaises réponses aux défis écologiques, la machine à profits qui continue à tourner aux dépens des travailleurs.  

On retrouve déjà une série d’éléments de ce scénario dans les réponses actuellement apportées à la crise par nos différents gouvernements. Les indemnités de chômage temporaire sont considérées comme étant suffisantes pour garantir un niveau de vie décent pour tous oubliant de ce fait, tous ceux qui n’y ont pas droit (travailleurs sous forme de contrats atypiques, travailleurs sans-papiers travaillant au noir) ou pour qui c’est insuffisant (pensons aux travailleuses à temps partiel ou à bas salaires). 

Alors même que la crise a mis en évidence l'écart abyssal entre l’importance sociétale de certains métiers en première ligne (secteur des Soins de santé, du Commerce alimentaire, du Nettoyage etc.) et leur place dans l'échelle des salaires, les propositions se limitent actuellement à une éventuelle prime unique défiscalisée et non à des mesures structurelles d’augmentations salariales et d’amélioration des conditions de travail. Ou encore le consensus qui semble se dégager au sein du monde politique sur le fait que tout le monde devra se serrer la ceinture pour payer la crise pointant déjà le niveau trop élevé de la dette publique.  

Un diagnostic et des propositions 

Pour voir advenir un scénario souhaitable, c’est-à-dire, un monde où l’échec des politiques dominantes convainc que la solution est à chercher du côté de notre projet social, il nous faut prendre appui sur les éléments de contexte favorables pour avancer nos positions et gagner le soutien du plus grand nombre. D’abord, en gagnant la bataille du diagnostic de la crise : qu’est-ce qu’elle a mis en évidence et en quoi elle met certains points de notre projet politique en lumière. Ensuite, en formulant quelques revendications concrètes qui nous semblent être basculantes pour un monde plus juste. Enfin, en établissant une stratégie construisant un rapport de force qui permette que ces revendications deviennent réalité. La suite de cet article esquisse quelques grandes lignes du diagnostic de la crise sur lesquelles peuvent s’appuyer une série de revendications concrètes.  


Tout d’abord, le confinement a mis plus que jamais en évidence que ce sont les travailleurs qui créent la richesse. Lorsque plus personne ne peut aller bosser, l’économie est à l’arrêt. Mais plus encore, la crise a montré aux yeux du monde l’importance de certains métiers pourtant caractérisés par une précarisation des conditions de travail et par des bas salaires (secteur des Soins de santé, du Commerce alimentaire, du Nettoyage etc.), d’ailleurs majoritairement occupés par des femmes. A l’inverse d’une prime unique, nous voulons pouvoir améliorer de manière structurelle les conditions de travail et les salaires des travailleurs. Cela passe notamment par la suppression du carcan salarial. 

Ensuite, la Sécurité sociale s’est révélée essentielle : peu oseraient encore aujourd’hui délégitimer un système de soins de santé public correctement financé, fournissant des soins accessibles et de qualité. D’autre part, le fait que plus d’un million de travailleurs ont dû avoir recours au chômage temporaire détruit le mythe “ chômeur = profiteur ”. Mais la Sécurité sociale a aussi montré des failles. Saisissons l’occasion pour en faire une réelle assurance solidaire pour toutes et tous. Un refinancement global de la Sécurité sociale est donc nécessaire : en y faisant contribuer le capital, en supprimant les possibilités d'optimisations salariales, en réaugmentant les cotisations sociales etc. 

On en vient aux moyens de l’Etat. Très clairement, le lien entre les politiques d’austérité et la fragilité du système de santé (pensons notamment à ce qui se passe dans les maisons de repos) est apparu au grand jour. La société se trouve devant le choix de laisser se privatiser de plus en plus la richesse, s’accumuler les patrimoines privés, aux dépens de la capacité des Etats à assumer leurs fonctions collectives. Une fiscalité juste qui fait aussi contribuer le patrimoine et les grandes entreprises est nécessaire pour assurer les fonctions collectives. De plus, sortir du carcan budgétaire qui empêche les Etats d’investir en s’endettant est devenu une réelle urgence.  

Par ailleurs, la crise du Covid a montré les failles de la globalisation des entreprises et de l’économie. Les pénuries de biens essentiels posent la question de la maîtrise de notre système productif et de l’impact des décisions des firmes globalisées sur notre capacité à nous développer. Si la crise questionne notre système économique, c’est aussi en ce sens-là : ce que produit notre économie doit être guidé par la satisfaction des besoins et non par les profits ; et les questions du “ où ” et du “ comment ” de la production se posent. Ces questions se posent d’autant plus que les défis écologiques auxquels nous sommes confrontés n’ont pas disparu : ils nécessitent une réelle remise en question de notre système économique et, notamment des investissements publics massifs.  

Voilà donc l’esquisse des revendications de la CNE pour le monde d’après : les travailleuses et travailleurs au centre de notre système économique ; garantir des moyens pour l’Etat grâce à une fiscalité plus juste et une politique budgétaire ambitieuse ; approfondir la Sécurité sociale et donner des réponses justes à la hauteur des défis écologiques.  
 
Clarisse Van Tichelen

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