Il était une fois l’Eurogroupe

« Un thriller fascinant et instructif », déclare le journal français La Croix à propos du récent film de Costa-Gavras Adults in the room.

 

Le film de Costa-Gavras nous replonge dans la Grèce de l’année 2015. Le pays est alors sous la tutelle de la « troïka », une structure composée de fonctionnaires de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne et du Fonds monétaire international. En janvier de la même année, un gouvernement de gauche est arrivé au pouvoir, dirigé par Alexis Tsipras, avec Yanis Varoufakis comme ministre des Finances. Leur programme est de sortir la Grèce des politiques d’austérité qui causent une immense détresse dans la population. Pour cela, il faut obtenir de l’Europe un allègement de la dette. Le lieu où la négociation a lieu est l’Eurogroupe, une structure peu connue et dont les réunions se passent à Bruxelles.

Avec la crise de 2010, c’est devenu l’épicentre du pouvoir à Bruxelles. Officiellement, l’Eurogroupe n’est qu’une structure informelle où discutent les ministres des Finances de la zone euro. En réalité, c’est là où les plus importantes décisions économiques se prennent, celles qu’exécutent la troïka, mais aussi celles qui s’appliquent aux autres pays de la zone euro. La confidentialité est de mise ; aucun procès-verbal des réunions n’est distribué, même aux ministres qui y siègent. Pendant 6 mois, le ministre des Finances grec Y. Varoufakis tente d’arracher un allègement de la dette. Mais les Européens restent inflexibles. Le gouvernement grec finit par se tourner vers le peuple pour lui demander son avis. À 62%, les Grecs confirment leur opposition à l’austérité. Mais Tsipras fait volte-face et se soumet à un troisième plan d’austérité de la troïka.

C’est la fin d’un immense espoir. Varoufakis démissionne. En 2018, la troïka s’en va, mais le pays reste sous « surveillance renforcée » de l’Eurogroupe. La dette publique se situe aujourd’hui à 181% du PIB, le chômage est de 21%. 
Un témoignage indispensable

De cette période cruciale, il reste tout de même quelque chose. Un livre passionnant de 526 pages, publié par Y. Varoufakis en 20171 ; et le film de Costa-Gavras. Ces documents s’appuient sur les enregistrements des séances de l’Eurogroupe réalisés par Varoufakis à l’insu de ses collègues. Ces enregistrements nous permettent pour la première fois de pénétrer dans un des lieux de pouvoir les plus importants et les plus fermés de Bruxelles. Le résultat est sidérant. Se déroule devant nos yeux un drame shakespearien dans lequel ce ne sont pas des acteurs de théâtre qui jouent la pièce, mais les politiciens européens. Nous découvrons que le véritable patron de l’Eurogroupe est Wolfgang Schäuble ministre des Finances allemand ; que son valet est le président de l’Eurogroupe, le Néerlandais Dijsselbloem ; que les socialistes français, F. Hollande, le ministre des Finances Michel Sapin, le commissaire Moscovici, sont lâches ou hypocrites. Que les seuls à avoir tenté d’aider Varoufakis sont des extérieurs, le sénateur américain Bernie Sanders, la directrice du FMI Christine Lagarde, et, pas suffisamment, Barack Obama. Des scènes inouïes ont lieu, comme lorsque Schäuble laisse entendre que la troïka pourrait débarquer à Paris, ce qui provoque une bagarre avec le ministre français.

Ce qui se dégage de tout cela, c’est le sentiment que le but de beaucoup de dirigeants européens est de punir plutôt que de soulager. Punir la Grèce, punir Varoufakis, punir le premier gouvernement anti-austérité ; plutôt que de soulager la population grecque. À cause de l’austérité, des milliers de Grecs se sont suicidés. Un autre constat est que d’obscurs fonctionnaires européens, ceux du « groupe de travail de l’Eurogroupe », ceux de la troïka, détiennent un énorme pouvoir, sans contrôle du parlement européen ou des parlements nationaux. 

Si vous voulez comprendre comment l’Europe fonctionne réellement, allez voir le film de Costa-Gavras, lisez le livre de Varoufakis.

Etienne Lebeau

1 Y. Varoufakis, Conversations entre adultes, Ed. Les Liens qui Libèrent, 2017.

Il était une fois l’Eurogroupe

« Un thriller fascinant et instructif », déclare le journal français La Croix à propos du récent film de Costa-Gavras Adults in the room.

 

Le film de Costa-Gavras nous replonge dans la Grèce de l’année 2015. Le pays est alors sous la tutelle de la « troïka », une structure composée de fonctionnaires de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne et du Fonds monétaire international. En janvier de la même année, un gouvernement de gauche est arrivé au pouvoir, dirigé par Alexis Tsipras, avec Yanis Varoufakis comme ministre des Finances. Leur programme est de sortir la Grèce des politiques d’austérité qui causent une immense détresse dans la population. Pour cela, il faut obtenir de l’Europe un allègement de la dette. Le lieu où la négociation a lieu est l’Eurogroupe, une structure peu connue et dont les réunions se passent à Bruxelles.

Avec la crise de 2010, c’est devenu l’épicentre du pouvoir à Bruxelles. Officiellement, l’Eurogroupe n’est qu’une structure informelle où discutent les ministres des Finances de la zone euro. En réalité, c’est là où les plus importantes décisions économiques se prennent, celles qu’exécutent la troïka, mais aussi celles qui s’appliquent aux autres pays de la zone euro. La confidentialité est de mise ; aucun procès-verbal des réunions n’est distribué, même aux ministres qui y siègent. Pendant 6 mois, le ministre des Finances grec Y. Varoufakis tente d’arracher un allègement de la dette. Mais les Européens restent inflexibles. Le gouvernement grec finit par se tourner vers le peuple pour lui demander son avis. À 62%, les Grecs confirment leur opposition à l’austérité. Mais Tsipras fait volte-face et se soumet à un troisième plan d’austérité de la troïka.

C’est la fin d’un immense espoir. Varoufakis démissionne. En 2018, la troïka s’en va, mais le pays reste sous « surveillance renforcée » de l’Eurogroupe. La dette publique se situe aujourd’hui à 181% du PIB, le chômage est de 21%. 
Un témoignage indispensable

De cette période cruciale, il reste tout de même quelque chose. Un livre passionnant de 526 pages, publié par Y. Varoufakis en 20171 ; et le film de Costa-Gavras. Ces documents s’appuient sur les enregistrements des séances de l’Eurogroupe réalisés par Varoufakis à l’insu de ses collègues. Ces enregistrements nous permettent pour la première fois de pénétrer dans un des lieux de pouvoir les plus importants et les plus fermés de Bruxelles. Le résultat est sidérant. Se déroule devant nos yeux un drame shakespearien dans lequel ce ne sont pas des acteurs de théâtre qui jouent la pièce, mais les politiciens européens. Nous découvrons que le véritable patron de l’Eurogroupe est Wolfgang Schäuble ministre des Finances allemand ; que son valet est le président de l’Eurogroupe, le Néerlandais Dijsselbloem ; que les socialistes français, F. Hollande, le ministre des Finances Michel Sapin, le commissaire Moscovici, sont lâches ou hypocrites. Que les seuls à avoir tenté d’aider Varoufakis sont des extérieurs, le sénateur américain Bernie Sanders, la directrice du FMI Christine Lagarde, et, pas suffisamment, Barack Obama. Des scènes inouïes ont lieu, comme lorsque Schäuble laisse entendre que la troïka pourrait débarquer à Paris, ce qui provoque une bagarre avec le ministre français.

Ce qui se dégage de tout cela, c’est le sentiment que le but de beaucoup de dirigeants européens est de punir plutôt que de soulager. Punir la Grèce, punir Varoufakis, punir le premier gouvernement anti-austérité ; plutôt que de soulager la population grecque. À cause de l’austérité, des milliers de Grecs se sont suicidés. Un autre constat est que d’obscurs fonctionnaires européens, ceux du « groupe de travail de l’Eurogroupe », ceux de la troïka, détiennent un énorme pouvoir, sans contrôle du parlement européen ou des parlements nationaux. 

Si vous voulez comprendre comment l’Europe fonctionne réellement, allez voir le film de Costa-Gavras, lisez le livre de Varoufakis.

Etienne Lebeau

1 Y. Varoufakis, Conversations entre adultes, Ed. Les Liens qui Libèrent, 2017.

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