C’est en marchant qu’on devient Non Marchand

 

Au premier jour du printemps, la grisaille de la capitale a fleuri d’un seul coup : au centre de Bruxelles, le vert printanier était partout. La CNE et les autres syndicats présents dans les secteurs Non Marchands avaient appelé à manifester ce 21 mars. Pour quoi ? Pour demander aux gouvernements de consacrer plus d’argent aux métiers de la santé, du social, de la culture etc. De mettre, autrement dit, du grain à moudre aux moulins des Accords Non Marchands.


Pour la seconde fois, les travailleuses et travailleurs ont répondu en masse (entre 15 et 20 mille personnes présentes). Cette demande est donc massivement soutenue. Mais est-elle légitime ? Comme pour n’importe quelle dépense envisagée (que ce soit dans le budget de l’Etat, ou dans votre budget, si vous pensez remplacer votre chaudière), on peut répondre à cette question de trois façons : la dépense est-elle utile ? (nous porterons-nous mieux après ?) ; est-elle possible ? (en clair : a-t-on les sous pour payer ?) ; et est-ce la meilleure dépense à faire maintenant ? (par exemple : vaut-il mieux changer la chaudière, ou d’abord isoler le toit ?).

 

 Pas besoin d’un très long débat pour savoir si ce serait utile de renforcer l’emploi, les salaires et les conditions de travail dans les maisons de repos, les services de soins à domicile, les crèches, les hôpitaux, les associations de quartier etc. Nos aïeuls, nos bambins, nos malades ont besoin de soins de qualité ; nous avons tous besoin de culture et de loisirs intelligents. L’emploi créé dans ces secteurs, notamment en réduisant collectivement le temps de travail, serait vraiment de l’emploi utile. Il faut, sans aucun doute, plus de mains pour de meilleurs soins. Et il faut aussi payer honnêtement le travail de ces mains : nous n’acceptons pas que les personnes (des femmes, en très grande majorité) qui font ces métiers difficiles soient souvent très mal payées. Si Maggie De Block avait dû, un seul jour de sa vie, prendre soin huit heures d’affilées de personnes âgées très dépendantes, elle traiterait autrement les travailleuses du Non Marchand.

 

 Savoir si c’est possible de consacrer quelques centaines de millions à ces secteurs peut appeler plusieurs réponses. On peut répondre en « politicien » : s’il y a des milliards pour remplacer des bombardiers, arrêtez de nous dire qu’il n’y a pas un sou pour créer de l’emploi, du bien-être et des soins ! On pourrait répondre en polémiste, en montrant du doigt les flots d’argent qui se perdent dans les intercommunales, mais ce serait trop facile… Répondre en économiste commencerait en rappelant que le budget d’un Etat ne fonctionne pas comme le budget d’un ménage (vous et votre chaudière). Vos revenus sont à peu près fixes ; ceux de l’Etat dépendent de sa politique monétaire et fiscale. Ce gouvernement-ci renonce à imposer les très riches et les multinationales… S’il le faisait, il aurait plusieurs milliards d’euros en plus : dix fois de quoi financer les Accords Non Marchands ! Bref, à la question « A-t-on les sous ? », la réponse est : Oui, et beaucoup !

 

 La dernière question est la plus intéressante, savoir si c’est prioritaire de dépenser maintenant de l’argent pour des accords Non Marchands. « On ne fait pas de paradis social dans un désert économique » répètent bièssement les libéraux, qui n’ont de social que leur vernis, et d’économique que leur ignorance. Mais, même parmi nos amis, nombreux sont encore ceux qui sont convaincus qu’investir dans les soins et le social est possible et utile… mais dépend en fin de compte du reste de l’économie. Ce serait, nous dit-on, le marchand qui fait marcher le Non Marchand. Ce serait votre beau-frère chauffagiste qui financerait l’hôpital, en payant des impôts avec lesquels on paie les infirmières. 

 

 Qu’en est-il ? La réalité est tout autre. Le Non Marchand produit une énorme valeur ajoutée, identifiée par l’Institut des Comptes Nationaux : quand une kiné vous répare la hanche, vous en voyez un bénéfice évident : vous gambadez à nouveau. Mais vous ne voyez pas que les salaires de toute l’équipe qui vous a soigné seront dépensés dans les magasins, dans l’Horeca, dans la construction, etc. Si la kiné qui vous a remis sur pied remplace sa chaudière, cela fera peut-être le bonheur de votre beau-frère chauffagiste ? Si c’est le cas, au prochain repas de famille, vous pourrez lui dire que c’est votre hanche qui a aidé à payer sa nouvelle camionnette. De sorte qu’en réalité, l’argent consacré à faire marcher le Non Marchand… fait beaucoup marcher le marchand ! 

 

 Les manifestants du 21 mars ont donné aux gouvernements 100 jours – le temps d’un printemps – pour répondre aux attentes des travailleurs de ces secteurs. Ce printemps sera chaud : s’ils ne veulent pas nous écouter, ils vont nous entendre !

 

 

Felipe Van Keirsbilck,
Secrétaire général.

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