Doit-on supporter les « jobs à la con » ?

 

Témoignages, réactions et analyses se multiplient autour des bullshit jobs, faisant de ce nouveau terme un véritable concept. Un débat qui révèle, bien au-delà des anecdotes, des questions fondamentales sur la place du travail dans nos sociétés.

 

C’est ce qui s’appelle jeter un pavé dans la mare. En 2013, l’universitaire américain David Graeber publie un article sur le phénomène des « bullshit jobs », littéralement « jobs à la con », en pleine prolifération. Il constate que toute une série d’emplois consistent aujourd’hui à accomplir des tâches dont on sait qu’elles ne sont pas vraiment utiles. Le secteur des services en serait un parfait fournisseur, avec ses postes de consultance, ressources humaines, télémarketing, support... (lire encadré). Des emplois dont la société pourrait tout aussi bien se passer sans aller plus mal, au contraire. Ce qui conduit Graeber à relever deux paradoxes.

 

 Premièrement, notre société a tendance à dévaloriser les métiers les plus utiles, comme celui de professeur, éboueur ou encore infirmière. À quelques exceptions près (les médecins par exemple), un métier serait ainsi d’autant moins payé qu’il est utile à la société.

 

 Deuxièmement, cette multiplication des emplois « inutiles », créés par le système capitaliste qui rythme notre modèle économique, est contradictoire avec les principes-mêmes de ce capitalisme, qui tend à la rationalisation maximum.

 

 Une position qui n’a pas manqué de faire réagir dans les rangs libéraux. Le journal The Economist a ainsi immédiatement rétorqué à Graeber que l’économie mondiale s’est progressivement complexifiée au cours du dernier siècle : les biens produits, la chaîne de fabrication, le système de marketing, de vente et de distribution, mais aussi les moyens de financer tout ce système seraient plus complexes et cette complexité ferait notre richesse, même si elle est « douloureuse à manager ». Une répartie peu convaincante lorsqu’on voit le nombre de témoignages de personnes qui estiment perdre leur temps au travail.

 

Il n’y a plus que des sots métiers

Alors, comment expliquer que notre société, soi-disant à la pointe de l’efficacité économique, produise autant de travail inutile ? D’après Graeber, c’est parce que l’on veut maintenir les gens au travail entre 30 et 40 heures par semaine que l’on crée ces emplois : « la classe dirigeante a réalisé qu’une population heureuse et productive avec du temps libre était un danger mortel »1. Il s’agirait donc d’une volonté politique des élites de ne pas libérer les gens du travail, quand bien même le taux de chômage est élevé, quand bien même les machines peuvent remplacer les personnes.

 

 Une explication que d’autres auteurs ont tôt fait d’enrichir ou nuancer… Fabrice Houzé, pour commencer, est convaincu qu’il est réellement possible de moins travailler, puisqu’il suffit de moins dépenser : « Malgré un triplement de la consommation ces 50 dernières années, le sentiment de bonheur n’a pas progressé significativement dans nos pays. Ceci signifie qu’en moyenne nous dilapidons les deux tiers de notre revenu disponible en bullshit consommation, et donc que les deux tiers d’entre nous, occupés à produire cette consommation, exercent des bullshit jobs ! »2 L’économiste estime également que les bullshit jobs ne concernent pas des fonctions en particulier, mais des secteurs entiers de l’économie, en prenant pour exemple les droits télévisuels du football : construction des stades, prises d’images, publicité, production de téléviseurs écrans plats et de canapés… « Tout ce monde occupé ne serait-il pas plus heureux à jouer au football en vrai, ou tout autre loisir concret ? », interroge-t-il.

 

 À l’inverse, Béatrice Hibou, politologue française, estime qu’il n’existe pas de boulots à la con en soi, mais que « les boulots ont, à des degrés divers, une part de tâches à la con ».3 Ainsi, une simple discussion avec votre plombier suffirait à vous convaincre qu’il est lui-même contraint de remplir d’innombrables documents, qui n’améliorent en rien sa plomberie. Et, d’après Hibou, ce n’est pas tant la volonté politique des élites que notre propre propension à la procédure qui en serait la cause : « Nous sommes tous bureaucrates. Parce qu’au nom de la sécurité, du principe de précaution, de la facilité de la vie, on promeut cette extension de l’usage de la norme. »

 

Caprice d’enfant gâté ?

Les bullshit jobs seraient-ils donc inévitables, et leur remise en cause, une réaction d’enfant gâté ? Le chercheur Hervé Laroche propose d’aller plus loin, en interrogeant notre besoin à mettre du sens là où il n’y en a pas : « Il est évidemment souhaitable de limiter le nombre des emplois « à la con » […] Mais pourquoi s’acharner à masquer cette absence de sens derrière des discours qui ne trompent personne (du moins, jamais longtemps) ? ».4 Avant de proposer le concept d’emplois « post-its », « peu adhésifs, à engagement psychologique limité. Une simple affaire de contrat de travail, somme toute, contribution contre rémunération », certain qu’il y aurait des preneurs, « prêts à s’ennuyer sans drame, sans déception ».

 

Un point de vue que ne partage pas Anne-Laure Fréant : « Derrière ces « jobs à la con », il y a un énorme gâchis humain. Du temps, de la valeur, des compétences, des talents, des idées, du potentiel, de l’amour propre, des « enfants intérieurs » ignorés qui se font entendre par tous les moyens (stress, angoisses, mal-être, maladies…). Tout ce que l’argent ne pourra jamais recréer, racheter ou reconstruire. Des vies. »5 L’auteure distingue alors les notions d’emploi, de travail et de valeur ajoutée, estimant que « le problème des jobs à la con, c’est que ce sont des emplois qui n’ont rien à voir avec la notion de travail, ni même de valeur ajoutée. Or, nous les humains, avons certes besoin de manger et de dormir sous un toit, mais aussi et surtout d’être, d’exister, de créer, de vivre. Nous avons besoin d’un but qui a du sens pour guider notre existence. » On le voit, le phénomène des bullshit jobs dépasse largement les questions de management.

 

 

Travailler moins au lieu de travailler pour rien

Le sociologue belge Mateo Alaluf estime lui aussi que l’ère des jobs à la con n’est pas une fatalité : « Jamais on n’a en effet créé autant d’emplois. Il n’y a jamais eu tant d’actifs, qui au surplus sont scolarisés et instruits, pour financer la protection sociale. Les progrès de la productivité, c’est-à-dire du temps gagné par unité produite, sont toujours considérables. Il n’est donc pas normal que ces progrès, comme l’envisageait J.M. Keynes, ne se traduisent pas par des gains de temps (travailler moins) mais, parce que l’on travaille plus, assurent au contraire la permanence d’un niveau élevé de chômage. En conclusion, l’idée suivant laquelle nous avons fait fausse route en misant sur la quantité des emplois au détriment de leur qualité s’impose de manière indéniable. N’est-il pas temps de se rendre compte qu’il faut travailler moins pour travailler tous ? »6

 Si. La CNE en est convaincue, les jobs à la con ne sont qu’une démonstration supplémentaire que nous devons réduire collectivement le temps de travail. D’ailleurs, nous remettons la RTT sur le métier.



Julie Coumont

 

 

1 « On the phenomenon of bullshit jobs », David Graeber, 2013.
2 " Faut-il condamner les « jobs à la con ? », Fabrice Houzé, 2013.
3 Ces tâches « à la con » qui vident nos métiers de leur intérêt, interview de Béatrice Hibou, 2013.
4 « Jobs à la con » : l’ennui, le sens et la grandiloquence, Hervé Laroche, 2016.
5 Créer de la valeur au lieu de produire de la richesse : le juste prix de ce qui n’en a pas, Anne-Laure Fréant, 2016.
6 Bullshit Jobs, entretien de Mateo Alaluf dans Politique, 2013.

 

 

Comment reconnaître un job à la con ?

Une flopée de tests en ligne promettent de vous dire si vous occupez ou non un bullshit job. En réalité, la réponse est à la fois simple et compliquée. Simple, parce que le ressenti est une notion centrale dans la définition du job à la con : un emploi se définit comme un bullshit job à partir du moment où celui qui l’occupe a le sentiment de travailler inutilement. Si vous avez l’impression que votre travail ne sert à rien, ou si peu, vous pouvez donc considérer être dans cette situation. Mais cette interprétation rend finalement la réponse compliquée, puisqu’un même emploi peut ainsi être taxé de job à la con par une personne et pas par une autre... Il serait donc périlleux de dresser une liste de métiers inutiles à la société.

 

 D’après Hervé Laroche, la dénonciation actuelle a néanmoins quatre caractéristiques notables : « elle vise plus les emplois « de bureau » que les emplois industriels ; elle fustige davantage l’ennui que la pénibilité ; elle décrit un ennui issu de l’absence de sens plus que de la monotonie ; enfin – c’est le plus spectaculaire –, elle englobe les emplois de haut niveau de jeunes diplômés ».7

 

Quand l’ennui détruit

 Souvent associé au bullshit job, le bore-out désigne quant à lui l’ennui insoutenable au travail. Miroir du mieux connu burn-out (épuisement au travail), le bore-out conduit aux mêmes risques pour la santé de sa victime : dépression, fatigue, perte d’estime de soi, maladies cardio-vasculaires… Pour autant, il n’est pas systématiquement lié aux jobs à la con. Un travail peut très bien être vécu comme vide de sens alors qu’on croule sous les tâches, et un travail très utile peut s’avérer particulièrement ennuyeux.

7 «Jobs à la con» : l’ennui, le sens et la grandiloquence, Hervé Laroche pour Libération, 3 mai 2016.

 

 

Le chiffre

¾  des emplois concernent désormais les secteurs du management, de la vente ou des services, propices au phénomène des bullshit jobs, triplant leur proportion en quelques décennies. Les métiers d’ouvriers et d’agriculteurs se sont quant à eux effondrés. L’automatisation des emplois les plus productifs (la machine a remplacé la personne) est évidemment à l’origine de ces bouleversements entre les secteurs primaire et secondaire d’une part, et le secteur tertiaire d’autre part, qui prend aujourd’hui une ampleur impressionnante.

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