Qui a vu Kris P. ?

 

Louise
 Aujourd’hui, comme des dizaines de milliers de collègues du commerce, j’ai travaillé jusque 19h. Le temps d’aller chercher mon fils chez sa grand-mère, de lui donner un biberon et de rentrer chez nous, il était 20h40. Essayer qu’il mange encore quelque chose, le mettre en pyjama, lui chanter sa chanson, l’apaiser... Il est 21h28 et il vient juste de s’endormir1.
 Notre soirée à deux commence – tu parles d’une soirée : manger un bout, ranger, payer les factures, et se coucher pas trop tard vu que Sam fait les pauses du matin cette semaine…
Alors, ce ministre Kris Peeters, avec ses semaines de 45 heures, ses heures supplémentaires non rémunérées comme telles, son travail de nuit et du dimanche, et son blocage des salaires pour dix ans, si je le rencontrais je lui demanderais pour qui il travaille : pour la multinationale irlandaise qui a racheté nos magasins, ou pour les gens qui doivent vivre et travailler ici ?

 

Michel
 Aujourd’hui, comme les 4 autres membres de mon Conseil d’Administration, j’ai reçu les chiffres trimestriels de MagaTruc, ma chaîne de magasins. C’est bien, mais il faut continuer à travailler dur ! On a réussi à ouvrir jusque 19h tous les jours. Mais MagaZ ouvre jusque 21h.
 Mes actionnaires irlandais sont durs : je leur distribue de bons dividendes, mais ils veulent être certains qu’on va augmenter les bénéfices. Alors, pour battre la concurrence, nous devrons ouvrir le dimanche, mais sans que ça nous coûte un sou (les gens n’achètent pas plus en 7 jours qu’en 6…). La loi Peeters nous ferait gagner pas mal : plus besoin de discuter avec ces gens des syndicats pour les heures sup, ou pour organiser les horaires dont nous avons besoin pour être compétitifs.
 Kris, justement, je le rencontre vendredi. Je lui demanderai d’aller plus loin. Puisqu’il dit qu’il veut travailler pour nous, il devra faciliter le travail de nuit et autoriser le contrat ‘zéro heures’.

Louise et Michel sont deux êtres humains. Tous deux sont protégés par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et sont donc « libres et égaux en dignité et en droits ». Tous deux travaillent beaucoup, tous deux ont des soucis, une famille, des enfants.
 Tous deux – pure coïncidence, ils ne se connaissent pas et ne se sont jamais parlé – passent une partie de leur vie dans les locaux de MagaTruc. Louise depuis 17 ans, d’abord à la caisse quelques années, maintenant au rayon d’électronique. Michel depuis 3 ans seulement : avant ça, il avait une chaîne de fast food qu’il a revendue (assez bien merci) à McDo avant de s’associer à Ryan-Mag pour racheter MagaTruc.

 

Kris Peeters aussi est un être humain. Il n’a jamais mis les pieds dans un MagaTruc – sa femme, peut-être, mais lui il n’a pas le temps de faire des courses. Il rencontre Michel de temps en temps, au Cercle, ou quand la fédération du commerce lui demande un rendez-vous. Il aime bien ce genre de mecs, des jeunes patrons qui savent ce qu’ils veulent et qui foncent – comme lui, il y a 12 ans, quand il présidait l’UNIZO, la fédération patronale des PME en Flandre.

 Louise, non. Kris P. ne la rencontre pas. Il n’a d’ailleurs pas non plus rencontré ses représentants, une douzaine de dirigeants associatifs, féministes et syndicaux, flamands et francophones, venus lui remettre, ce 4 octobre, une lettre ouverte2 signée par Louise et par 32.845 autres : une lettre qui disait, en gros : « en tant que femmes, en tant que parents, en tant que travailleurs, nous disons Non. Non à travailler toujours plus et vivre toujours moins. Nous voulons travailler moins pour travailler tous, et vivre mieux ». Mais Kris P. n’a pas le temps pour ce genre de choses : il a demandé à une vague conseillère de vaguement écouter, puis il a mis les 32.486 signatures au classement vertical. Il sait, lui, ce qui est important (serait-il Ministre, sinon ?).

 

En écoutant, lundi, le Premier Ministre pérorer une fois de plus à la Chambre sur ses brillants succès, je m’ennuie, forcément… et deux questions me viennent à l’esprit. Sur le niveau des salaires, sur les horaires, sur la concertation collective, Louise et Michel ont des intérêts opposés. C’est ainsi depuis qu’il y a des patrons et des salariés, et c’est normal que Louise défende ses intérêts, et Michel les siens. Mais :

 1. Pourquoi Kris Peeters – et les autres ministres de ce gouvernement – choisissent-ils toujours le même camp dans ce conflit ? Sur base de quelles valeurs, et de quels intérêts ?
 2. A quelle sorte de famille rêve-t-on, à quel sorte d’humains, à quelle sorte de société, quand on défend les intérêts de Michel ou bien ceux de Louise ? Est-ce indifférent ? Que signifie, pour le fils de l’un et pour le fils de l’autre, « naître égaux en dignité et en droits » ?

 

Felipe Van Keirsbilck
secrétaire général

 

1 Le témoignage de « Louise » est inspiré d’un texte publié le 18/10/16 par une déléguée CNE
 2 lire la lettre sur www.loipeeters.be

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