Des salaires élevés dopent l’économie belge

CNE


Augmentions salariales = perte de compétitivité de nos entreprises par rapport à celles des pays voisins. Cette pseudo-évidence s’est imposée au cours de la dernière décennie. Elle s’est traduite par l’aggravation en 2017 de la loi de 1996 sur la marge salariale. Depuis, il nous est quasiment devenu impossible de négocier des augmentations de salaires substantielles. De plus en plus d’études scientifiques démontrent que la loi de 1996 a un impact négatif sur les performances de l’économie belge et donc sur l’emploi. Il faut augmenter les salaires pour inciter les entreprises à augmenter une productivité basée sur l’innovation et non plus sur la mise sous pression insupportable des travailleurs et des travailleuses. 

 

La politique de modération des salaires menée depuis de nombreuses années a fait stagner le salaire des travailleurs et travailleuses. Au cours de la dernière décennie, les salaires réels n’ont plus augmenté. Pire, ils ont même régressé pendant certaines périodes. Pourtant, en analysant le produit intérieur brut (PIB) de la Belgique, on voit que près de la moitié des dépenses totales ont été effectuées par des ménages privés. Cela équivaut à plus du double des investissements des entreprises et également à plus du double de l’effort des pouvoirs publics. En d’autres termes, la consommation privée représente le principal moteur de la demande intérieure. Le fait que la croissance économique belge se soit retrouvée en dessous de la moyenne européenne pendant trois années sous le gouvernement Michel est une conséquence directe de la modération salariale. Si nous voulons éviter que la Belgique se retrouve à la traîne pendant les années cruciales de relance économique qui s’annoncent, il faut améliorer le revenu disponible. Avec le texte actuel de la loi de 1996, ce n’est tout simplement pas possible. 

Remettre en cause le concept de compétitivité 

C’est le concept même de compétitivité qu’il faut reconsidérer. Pour rester concurrentielle, notre économie doit développer une série d’autres avantages comparatifs. Ce n’est pas la faiblesse de nos salaires qui doit être un avantage compétitif mais bien notre capacité d’innovation, d’investissements, et la formation des travailleurs. La Belgique est toujours l’un des pays les plus productifs au monde. Toutefois, la loi de 1996 diminue notre avantage parce qu’elle ne se base que sur la modération des salaires. La croissance de la productivité chez nos voisins est deux fois plus élevée qu’en Belgique. Or, des études scientifiques démontrent que des salaires élevés augmentent la productivité parce qu’ils incitent les entreprises à investir dans des technologies et à innover, ce qui renforce la productivité. C’est de cette manière qu’il faut augmenter la productivité et non en augmentant encore la pression au travail.  

Spirale négative 

La forme extrême de modération salariale qui nous est imposée risque de nous faire perdre notre avance – en termes de productivité - à cause de la spirale négative des bas salaires. Celle-ci ralentit l’amélioration de la productivité et constitue en même temps un frein à la consommation des ménages dans l’économie locale. La loi de 1996 semble donc n’avoir qu’un impact négatif sur notre économie. Par ailleurs, la pandémie contre laquelle nous nous battons démontre que le concept de productivité ne peut s’appliquer de la même manière dans le secteur Non Marchand. Il faut rendre ces métiers plus attractifs et moins pénibles en augmentant les salaires et en procédant à des embauches. 

La réduction collective du temps de travail comme alternative à la loi de 96 

Diminuer les coûts salariaux pour augmenter la compétitivité de nos entreprises et ainsi créer de l’emploi : telle est la logique économique qui sous-tend la loi de 1996. Cette logique économique ne tient pas la route et est aujourd’hui mise à mal par de nombreuses études scientifiques. La loi de 1996 qui instaure le carcan salarial nous empêche aussi de négocier des réductions collectives du temps de travail (puisque ces dernières font augmenter le coût salarial horaire de bien plus que 0,4%). Or, la réduction collective du temps de travail est une alternative souhaitable et économiquement censée. Ainsi, plusieurs études démontrent les effets bénéfiques d’une réduction collective du temps de travail sur la création d’emplois mais aussi sur la productivité et la croissance économique.  

Sur le banc syndical, nous ne saurions mieux résumer la situation que le professeur Paul De Grauwe (London School of Economics) dans un éditorial paru le 2 mars dans De Morgen : « La loi de 1996 est basée sur des considérations économiques obsolètes qui ne jurent que par la compression des coûts. Cela nous entraîne dans une spirale négative vers des salaires insuffisants et des emplois peu attrayants. Nous ferions mieux de nous affranchir de ce paradigme économique complètement dépassé et de jeter la norme salariale à la poubelle ». 

C’est pourquoi nous étions en grève ce lundi 29 mars. Nous revendiquons un accord salarial digne de ce nom qui permette des augmentations de salaires en rendant la marge indicative, qui assure une augmentation substantielle du salaire minimum et des bas salaires, qui permette la réduction collective du temps de travail et améliore les fins de carrière. Nous voulons aussi une modification de la loi de 1996 qui instaure le carcan salarial dans lequel sont enfermés nos salaires.  

Clarisse Van Tichelen 
Ce texte est inspiré de la « Gazette des salaires » du Front commun syndical 

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